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"Mon île…"

Par nat, dim 30 déc 2007 à 11:12 :: Nouvelles

(Récit imaginaire, rédigé d’après le sujet imposé de la « Nouvelle Gourmande », 2007)

Mon Ile

La cuisine de maman… c’était mon ancre, ma terre, mon île…

Ses murs épais résonnent encore de mes rires d’enfants et de ceux de mes frères lorsque nous dégustions les biscuits à la cannelle, tièdes et fondants qu’elle nous préparait pour le goûter ou lorsque nous saucions avec le doigt le reste de crème pâtissière « oublié » volontairement au fond de ses casseroles.

Nous adorions investir la pièce pendant qu’elle cuisinait, nous imprégnant de ses arômes et de ses parfums, dévorant des yeux les pains croustillants parsemés de sésame ou de pavot qu’elle préparait elle-même, les gratins de légumes, fondant sous le palais, inondant notre bouche de saveurs subtiles et les tartelettes à la crème d’amandes et aux fruits de saisons qui attendaient patiemment sur la desserte leur auréole de sucre glace.

Maman supportait notre présence jusqu’à ce que nos cris et notre excitation prennent un peu trop d’espace. Elle mettait alors tout le monde dehors, nous repoussant doucement vers la baie vitrée menant au jardin et mes frères acceptaient en général cet exil de bonne grâce.

Pour ma part, je m’arrangeais toujours pour y échapper et me réfugiais discrètement sous la lourde table de la cuisine où les parfums de cannelle, de vanille, les senteurs épicées, la chaleur généreuse du four brûlant s’offrant au rythme des fournées de biscuits ou de pain me parvenaient sans peine.

Assise en tailleur, les yeux débordants de gourmandise et de plaisir, je me pensais invisible. Je suivais les mouvements de ma mère, un sourire aux lèvres, volant ainsi quelques minutes de spectacle gastronomique qui m’appartenait alors et que je n’avais aucune envie de partager.

Chaque bouquet d’herbes aromatiques que maman ciselait, chaque grésillement de poêle fumante, chaque nuage de vapeur odorante s’échappant du couvercle d’une marmite entrouverte faisait tressauter mon âme et je me sentais alors fébrile, tremblante d’excitation à l’idée du moment où elle me demanderait de la rejoindre dans ses préparatifs.

Car elle me savait là. Elle me sentait là. Alors que les éclats de voix des garçons jouant à l’extérieur nous parvenaient, elle attendait toujours un instant précis pour me glisser :

« Allons Mila, puisque tu es là…, rends-toi utile… »

J’émergeais alors, tel un diable sortant de sa boîte et je devenais pendant quelques heures, le disciple attentif d’une magicienne, ensorceleuse d’arômes et charmeuse d’épices. Car maman, c’était tout cela.

Aussi loin que remonte ma mémoire, je la revois investir « sa » pièce avec grâce et la douceur, telle une artiste dans son atelier. Elle puisait ses inspirations culinaires entre les pages d’une impressionnante collection de livres de cuisine, une bibliothèque débordante d’ouvrages divers qu’elle effleurait avec délicatesse lorsqu’elle partait en quête d’inspiration. Ses yeux scintillaient alors comme ceux d’une enfant fiévreuse pendant qu’elle s’abandonnait à une lecture épicurienne, échappant durant quelques instants au monde et à la réalité.

En fonction des ingrédients dont elle disposait, elle choisissait sa recette, pesant et mesurant les quantités nécessaires. La table de cuisine me semblait alors aussi belle qu’une composition pour nature morte, lorsque j’y déposais dans de jolis bol en porcelaine, chocolat râpé et farine tamisée, blancs et jaunes d’œufs, gousse de vanille, cassonade, fruits, légumes et bouquets d’herbes aromatiques. Maman m’expliquait patiemment l’harmonie des mélanges et des saveurs et j’admirais ses gestes précis, la couleur que prenaient les préparations assouplies à la maryse, le rythme régulier du fouet montant les blancs en neige, le mouvement souple et rapide du couteau de cuisine transformant en julienne courgettes et poivrons colorés.

Et puis… elle ouvrait soudain ses bocaux à épices, tous étiquetés et chapeautés d’un couvercle de couleur ou d’un carré de papier noué d’un brin de raphia, et le ballet commençait…

Elle parsemait ça et là les crèmes sucrées d’un soupçon de cannelle ou de cardamone, abandonnait quelques pincées de poivre de Cayenne ou de quatre épices dans le chocolat fondu, noyait un peu d’anis étoilé dans le lait frémissant, ajoutait les graines d’une jolie gousse de vanille à une vinaigrette d’huile de pépin de raisin et de vinaigre balsamique.

J’osais parfois demander :

« - C’est dans la recette maman ? »

Et elle me répondait alors dans un murmure…

« - Non…ce sont juste de petits grains de folies… »

Folie, magie, je ne sais pas ce que c’était, mais elle créait des saveurs et des parfums nouveaux à chacune de ses recettes, si bien que notre moelleux au chocolat, celui que mes frères et moi réclamions à chaque goûter d’anniversaire avait toujours un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable, de différent, de féérique…

Mes échappées belles au cœur de la cuisine m’évoquent encore toutes sortes de sensations, mais certains instants, intenses, délicieux sont associés à une occasion émouvante et très particulière : la préparation du repas qui réunissait nos parents une fois l’an.

Mes frères et moi n’avions pas le même père. Aucun d’entre nous. Les hommes qui avaient traversé la vie de ma mère lui avaient tous offert un enfant avant de l’abandonner, à moins que ce ne soit elle qui les ait fuis. Mais nous nous sentions tant aimés, si généreusement, que peu nous importait de savoir les raisons qui nous avaient amenés à ne partager nos pères qu’une fois l’an, lorsque tous se réunissaient autour de nous pour ce que nous appelions « le banquet ».

C’était un rite. Aux beaux jours, lorsque les marchés du village inondaient nos narines de parfums de printemps, José, Vincent, Dimitri et mon père nous rejoignaient pour un repas de fête que maman organisait et préparait avec amour. Il n’y avait qu’elle pour parvenir à réunir autour de nous ces amants, ces rivaux, ces absents, ces hommes si particuliers qu’ils acceptaient tous d’abandonner leur famille respective le temps d’une soirée, malgré les milliers de kilomètres qui pour certains nous séparaient.

Nous les enfants, nous étions fous de joie. Les bras chargés de cadeaux, celui que chacun d’entre nous appelait papa était aussi considéré comme l’oncle de tous les autres, et nous étions plus gâtés en cette occasion qu’au matin de noël. Mais ce qui me plaisait le plus, ce qui inondait alors mon cœur de plaisir et d’impatience, c’était de partager avec maman la fébrilité des préparatifs. La soirée de banquet se devait d’être unique, lumineuse et magique afin que nous puissions tous nous imprégner de ces instants et en conserver précieusement le souvenir pour une année entière.

Une semaine avant l’arrivée de nos pères, elle programmait déjà en cuisine les différentes taches qui l’attendraient les jours suivants car du pain au dessert, tout était confectionné de sa main. Nous discutions ensemble de nos idées de menus, nous élaborions des thèmes nouveaux. Elle listait ensuite scrupuleusement ses achats, et pendant quelques jours, nous anticipions les préparatifs.

Puis, la veille du banquet, maman nourrissait un levain qui m’avait vu grandir, lui parlant en murmures comme si il s’agissait soudain de lui confesser les secrets de son âme. Elle déposait ensuite cette matière vivante sur le dessus d’une étagère, « au calme » disait-elle et je mourrais d’envie de passer en accéléré le temps que mettrait la préparation à doubler de volume. Ce levain naturel, magique à mes yeux, faisait gonfler quelques heures plus tard les pains que maman avait laissé reposer pour deux levées successives et dont elle grignait la surface de quelques coups de rasoir juste avant de les glisser au cœur du four brûlant. Elle jetait enfin un bol d’eau à l’intérieur de l’antre pour un « coup de buée » qui saturait soudain l’espace d’une humidité bienfaisante.

Une fois sortis du four, ces pains dont la couleur cannelle craquaient sous les doigts refroidissaient tranquillement et embaumait le miel.

Pendant que les garçons dressait la table, maman allait et venait, s’affairant autour de ses plats, et je tachais de l’assister le mieux possible, avec calme et attention.

Enfin, le soir venu, une fois tout le monde attablé, elle devenait la reine de la soirée et quatre courtisans s’enflammaient pour elle. Elégante et gracieuse, elle souriait, un verre de vin d’un rouge profond au creux de sa main légère, contemplant son étrange famille avec une infinie tendresse, recevant compliments et louanges de notre part à tous pour le divin repas que nous savourions. La soirée s’éternisait jusque tard dans la nuit, desserts et sucreries ponctuant le festin et mes frères et moi nous endormions alors sur des bancs de bois, bercés par les voix chaudes et graves de nos pères d’un soir.

Les années ont passé et j’ai grandi au milieu de jolis saladiers en grès, où roquette, scaroles, laitues et frisées attendaient patiemment leur accompagnement de petits morceaux de fraises, de pétales d’amandes, de pensées et de capucines que viendrait épouser un peu plus tard la vinaigrette délicatement vanillée dont nous raffolions tous.

J’ai grandi au milieu des petits plats épicées qui parfumaient la maison de senteurs orientales : Frita, lamelles de poivrons à l’ail et à l’huile d’olive, salade de fèves au cumin qui venaient agrémenter les assiettes de fantaisies diverses chaque fois différentes.

J’ai grandi en regardant cuire au four les tajines de poulet aux citrons et aux olives, et les gigots d’agneau au miel et au romarin qui confisaient pendant des heures et parfumaient toute la maison.

Au milieu des rochers à la noix de coco, des madeleines au gingembre, des financiers à l’écorce d’orange et aux graines de pavot, je me suis sentie princesse au royaume de la gourmandise.

J’ai appris à harmoniser les plats, à marier les saveurs et à apprivoiser les épices. Chaque banquet m’a vu m’impliquer davantage dans l’organisation des menus et la préparation des plats.


Il y a environ cinq ans, j’avais même tenté de réaliser des macarons parisiens, ces si jolies coques d’amandes colorées et parfumées de ganache fondantes. Je me souviens que maman et moi avions jeté quelques fournées de gâteaux craquelés, fendus et désespérément plats que nous n’étions pas parvenu à décoller de leur support. Nous avions passé des heures à tâtonner et à reprendre l’ensemble des gestes et des proportions de la recette alors que notre réserve de blancs d’œufs et de poudre d’amandes s’amenuisait. Nous avions surveillé la température de notre sirop de sucre avec attention, monté notre meringue italienne avec délicatesse, poché notre préparation travaillée à la spatule, avec des gestes d’orfèvre. Et nous avions fini par comprendre que la réussite de ces gourmandises délicates tenait essentiellement à la température de cuisson. A la nuit tombée, assise toutes deux devant la vitre du four légèrement ouverte pour que sa chaleur reste douce, le souffle suspendu, nous avions guetté la naissance de la fameuse collerette sous la coque délicate de la dernière plaque de macarons, et nous avions sauté de joie devant notre fournée réussie.

Merveilleux macarons que nous avons dégusté toutes les deux ce soir là, installées à la table de la cuisine, épuisées mais heureuses, persuadées à présent que nous réussirions les suivants…

…Voilà maman. Cette soirée a été l’une des dernières que nous ayons passées toutes deux en cuisine. Tu nous as quittés quelques mois plus tard, discrètement, sans faire de bruit. Et tu as laissé derrière toi un vide si grand que pendant des mois, papa, mes frères et moi ne sommes pas parvenus à reprendre le cours normal de nos existences…

Nous n’avons pas osé nous confier les premiers temps. Nous n’avons pas osé nous répandre en tristesse et en paroles. Nous avons fermé la maison, fermé la cuisine, nous avons tenté de nous résoudre à oublier mon île.

Et puis…Dimitri s’est éteint quelques mois après ton départ, comme si ton absence avait soudain ouvert une brèche obscure dans le cours de nos vies. Ce nouveau deuil nous a tant bouleversés que nous avons cette fois décidé de laisser libre cours à notre peine. Nous nous sommes retrouvés, tous ensemble. Nous nous sommes souvenus. Tu avais été notre lien, un lien si chaud, si intense, si unique, qu’il était inconcevable à présent de ne pouvoir le retrouver.

Au-delà de ton absence, ta maison devait vivre et ta cuisine ne pouvait que perpétuer encore la magie de nos retrouvailles, le partage, la tendresse et l’amour qui l’avait habitée.

Pour tous, j’étais l’héritière de cette symbolique, et mon apprentissage fidèle auprès de tes fourneaux m’a vue prendre le rôle d’ambassadrice de nos banquets.

Vois-tu, maman, ce soir, comme chaque soir de retrouvailles depuis cinq ans, je suis assise par terre, sous la table de la cuisine et je me sens troublée, terriblement émue. Mes frères sont là. Papa, José et Vincent ne devraient plus tarder et je tremble d’impatience.

La cuisine embaume et pour la première fois je suis parvenue à grigner mes pains, ce soir, un peu à ta manière sans pouvoir résister à l’envie de les goûter, si bien que l’en d’entre eux n’est plus vraiment présentable.

Tout est prêt.

Au creux de mon ventre, ma fille se manifeste, comme si elle ressentait combien cette soirée est importante pour moi. Je la sens onduler sous ma main.

Ce premier enfant me donne le sentiment d’être si proche tout à coup, comme si la maternité me conférait une plus grande proximité avec toi, par delà l’absence. Le père de ma fille sera également là ce soir, et même si nous nous savons amarrés à des ports différents, tu m’as enseigné l’intensité des liens et l’art de savoir en cultiver l’harmonie. J’y veillerai…


Tu m’as transmis le plus beaux des héritages : à travers la cuisine, tu m’as enseigné l’amour. Je ne pouvais mieux apprendre la notion de partage et son intensité qu’autour de notre table et auprès de tes fourneaux : les parfums, les saveurs, les harmonies de goûts, la patience, le souci du détail jusque dans la présentation de tes plats, dans la décoration de tes assiettes et de des tablées. La générosité et le désir de rassembler à travers les plaisirs de la table ont été ton crédo. Ce sera le mien désormais.

En cet instant, tu es partout. Je sens ta présence au cœur de la cuisine et en fermant les yeux, je pense que je pourrais presque ressentir tes allées et venues, les notes sucrées de ton parfum, la douceur de tes pas.

Je couve du regard ma fournée de macarons dont la jolie collerette commence à se dessiner. Sur la table, quelques plateaux sont déjà prêts et garnis : ganache au café, confiture de roses, crème au beurre à la pistache, ils sont superbes, lisses et brillants… Tu serais fière de moi…

(Histoire imaginée) ©Nathalie Marinier-Julien

© Nathalie Marinier-Julien. Textes et images régis par la licence Creative Commons
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7 commentaires »

  1. Quel hommage émouvant ! qui me rappelle aussi mon enfance dans une cuisine qui embaumait toujours !
    Comme tu le dis si bien, la cuisine c’es le partage !

    Commentaire par michette — 30 décembre 2007 @ 15 h 09 min

  2. Cette histoire est merveilleuse d’émotion contenue, tout l’amour de la maman et pour la maman est tellement bien évoqué, on vibre en lisant tous tes mots.
    Tu as fait là ce que je n’ai pas réussi à faire, faute de temps… la nouvelle gourmande. Je m’y étais pourtant inscrite, ce sera pour l’année prochaine.
    Bravo pour cette belle participation et bonnes fêtes de fin d’année…

    Commentaire par Marie-France — 30 décembre 2007 @ 21 h 19 min

  3. Merci beaucoup pour vos petits mots. Cette nouvelle est imaginaire mais s’inspire nécessairement de bribes de souvenirs… J’ai adoré écrire sur ce sujet imposé…

    Commentaire par Nat — 30 décembre 2007 @ 21 h 24 min

  4. Comme c’est beau!!! Quel vibrant hommage à ta maman. Je ne vois plus les lettres du clavier… j’ai les yeux pleins de larmes…mais comme elle est vivante dans ce récit!!! tu as décidément beaucoup de qualités.

    Commentaire par nadine — 1 janvier 2008 @ 0 h 51 min

  5. Merci pour tes encouragements Nadine.
    Cette nouvelle est imaginaire, et ma maman est toujours là fort heureusement. Par contre il y a ici une volonté d’hommage, comme tu le dis, pour cette transmission : l’amour. Et si cet amour peut "passer" à travers la cuisine, c’est, je trouve, une jolie porte d’accès…

    Commentaire par Nat — 1 janvier 2008 @ 10 h 41 min

  6. Oui, j’ai vu ça après coup, je suis confuse.
    Celà prouve à quel point ta nouvelle est criante de vérité…d’une vérité, celle que l’on se crée en lisant un roman qui nous passionne.

    Commentaire par nadine — 2 janvier 2008 @ 0 h 08 min

  7. c’!est avec le coeur serré et les larmes aux yeux que j’ai lu cette nouvelle ! c’est d’une sensibilité !
    vous avez un réel talent !
    s’agissait-il d’un concours ?
    bonne journée!

    Commentaire par nelly — 14 avril 2008 @ 11 h 45 min

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